Certains de mes amis sont curieux et me posent les questions suivantes:
- Pourquoi écris-tu des poèmes?
- Qu'entends-tu par poésie?
J'écris des poèmes:
- pour me libérer de certaines idées qui me tiennent leur prisonnier. Ces idées s'accollent à moi à tel point que je ne peux m'en débarasser que lorsqu'elles sont couchées sur papier;
- pour donner matières à devinette à certains esprits, notamment aux étudiants et chercheurs futurs. Je pense qu'avec le temps, mon modeste travail de libération personnelle pourra devenir pour étudiants et pour ceux qui s'intéressent aux recherches des travaux intellectuels, matières à devinette. Je me plais à répéter qu'il s'agit bien de matières à devinette, parce que je crois vraiment pqu que l'on interprète avec exactitude des poèmes écrits par un autre. Ici, j'avoue qu'il m'arrive parfois (pour certains de mes propres poèmes!) de ne pas me retrouver avec facilité dans divers fonds qui donnèrent naissance à quelques uns de mes poèmes.
- pour divertir un nombre d'âmes blasées de rengaines autres que choses de l'esprit; et enfin
- pour transmettre ce que je pense être un certain message transmissible
En ce qui concerne la seconde question, je précise à l'intention de mes amis que je ne suis pas du tout un doctrinaire. Qui de nous n'esquisse pas un sourire moqueur lorsqu'il apprend qu'on parle de doctrine en poésie contemporaine? Pierre Seghers confirme "qu'il n'y pas d'écoles doctrinaires en poésie des contemporains (seulement des suiveurs). Chaque artiste se crée sa propre discipline. On naît poète comme on naît blanc ou noir. La poésie est le pivot de celui qui se cherche dans ses contradictions, dans le déséquilibre de ses forces, la voix d'un appel insensé, présence, enfin présence en dépit des phantasmes..."
Pour moi, en plus de ce que vient de dire Mr. Seghers, j'entends par poésie, un langage quelque peu algébrique; un langage où toutes les notes s'accordent d'une manière ou d'une autre. En d'autres mots, c'est un domaine où les négatifs tout comme les positifs ne se repoussent pas. Par exemple, un poète avait juxtaposé les mots que voici: Je suis égaré en pleine ville-lumière des totales ténèbres. Ce sont-là des mots impossibles dans une phrase normale. Comment peut-on concevoir une lumière en totales ténèbres? Et pourtant...le poète, par ce genre de paradoxe, avait dit ce qu'il voulait dire...et avec force! C'est finalement, à mon avis, comme si ce poète avait écrit: (-1) - (-3). Cette opération algébrique paraît abracadabrante (pour un novice) lorsqu'on la considère sous l'angle arithmétique où habituellement UN moins TROIS (1 - 3) n'est pas possible(!), alors qu'en algèbre il y a un résultat accepté! C'est dans ce sens-là que je conçois la poésie actuelle. Elle est pour moi un champ où pousse un amalgame de plantes (vivrières et non vivrières) sans toutefois se gêner.
Avec ceci, je pense fournir une réponse, vague soit-elle, à mes curieux amis et espère qu'ils cesseront désormais de me harceler de questions sur ce bicéphale d'animal qu'est la poésie.
Bukavu, le 9 novembre 1977
L'auteur